Anthony Goujon : interview exclusive
« Je ne suis pas un créateur. Je suis un fabricant. »
Rencontre avec Anthony Goujon, 34 ans, qui pilote depuis Le Mans un réseau de chaînes YouTube sans visage produites à l’intelligence artificielle.
Le bureau ne ressemble à rien. Un ancien local de kiné au troisième étage d’un immeuble des Jacobins, moquette grise, deux plantes qui survivent mal, six écrans. Sur l’un d’eux, une carte du monde se colore lentement en vert : les vues de la nuit. Il est 9h10, il en est déjà à 1,4 million.
Anthony Goujon a grandi à trois kilomètres d’ici, du côté de Pontlieue. BTS audiovisuel raté en deuxième année, six ans de montage en freelance pour des boîtes de com locales, puis le confinement. « J’avais 27 ans et je facturais 280 euros la journée pour monter des vidéos d’entreprise que personne ne regardait. C’est ça, le vrai déclic. Pas la passion. L’inutilité. »
Aujourd’hui, il dit exploiter « entre trente et quarante » chaînes YouTube (le chiffre bouge, certaines meurent) dans quatre langues, sans jamais apparaître à l’écran. Aucune n’affiche son nom.
Vous refusez le mot « créateur ». Pourquoi ?
Parce que ce n’est pas ce que je fais. Un créateur, il y a une chose qu’il veut dire, et il cherche la meilleure manière de la dire. Moi je pars de l’autre bout : je regarde ce que les gens cherchent à trois heures du matin, et je fabrique l’objet qui répond. C’est de l’industrie légère. Je suis plus proche d’un type qui fait des chaussettes que d’un youtubeur.
Concrètement, une chaîne, ça démarre comment ?
Par un tableau. Je passe encore un jour par semaine à faire ça moi-même, je ne le délègue pas. Je regarde les volumes de recherche, les CPM par pays, la densité de concurrence. Une niche m’intéresse quand il y a de la demande, de l’argent publicitaire, et personne de sérieux en face.
Exemple : les documentaires sur les catastrophes industrielles. Tchernobyl, Bhopal, Texas City. Le public est majoritairement nord-américain, masculin, 35-60 ans. Les annonceurs paient bien. La durée de visionnage est énorme parce que les gens regardent ça en s’endormant. Et il n’y avait, en 2023, que deux chaînes correctes sur le créneau.
Et l’IA intervient où exactement ?
Partout et nulle part. Les gens s’imaginent qu’on appuie sur un bouton et qu’une vidéo sort. Ça existe, ça s’appelle du slop, et ça ne rapporte rien parce que YouTube l’a compris avant tout le monde.
Ce que l’IA fait chez moi, c’est du volume sur les tâches moyennes. Le dérushage de sources, la structuration d’un script à partir de vingt documents, les variantes de titres, les vignettes en trente déclinaisons, la traduction et le doublage vers l’allemand et l’espagnol. La voix, oui, elle est synthétique, mais on a mis quatre mois à en construire une qui respire mal exprès, avec des hésitations, parce qu’une voix trop propre fait fuir.
Ce que l’IA ne fait pas : choisir le sujet, écrire les huit premières secondes, et décider quand on arrête tout. Ces trois choses-là, c’est 90 % du résultat, et c’est humain.
Vous avez une équipe ?
Sept personnes. Deux à temps plein ici, cinq à distance : une scénariste à Lyon, un motion designer à Casablanca, trois personnes qui vérifient les faits et les sources. Ça surprend, le pôle vérification. C’est mon plus gros poste après la publicité.
Pourquoi ?
Parce que le modèle de langue va vous écrire avec un aplomb magnifique que l’accident a fait 812 morts un mardi, et ce sera faux. Une fois, on a mis en ligne une vidéo sur un naufrage avec un tonnage inventé. Elle a fait 600 000 vues avant qu’un historien amateur ne la démonte en commentaire, gentiment d’ailleurs. On l’a retirée. Ça m’a coûté peut-être 9 000 euros et ça m’a appris ce qu’aucun tuto ne m’aurait appris : le vrai risque de ce métier n’est pas la concurrence, c’est de raconter n’importe quoi à grande échelle.
« Le vrai risque de ce métier n’est pas la concurrence, c’est de raconter n’importe quoi à grande échelle. »
Parlons argent. On dit « des millions ». C’est vrai ?
Sur 2025, le groupe a fait 3,1 millions d’euros de chiffre d’affaires. Je précise chiffre d’affaires, parce que le mot « gagner » est celui qui fait tous les dégâts sur Internet.
Répartition : à peu près 1,45 million de revenus publicitaires YouTube purs. 800 000 de placements et de sponsors directs, qui se négocient beaucoup mieux que l’AdSense. 500 000 de licences : on revend nos archives de montage à des chaînes de télé, ça personne n’en parle et c’est la partie la plus stable. Le reste, du merchandising et deux applications.
Charges : les salaires, les prestataires, environ 25 000 euros par mois de calcul et de licences logicielles, les avocats. Il reste ce qu’il reste. Ce n’est pas Hollywood.
Beaucoup de gens vendent des formations pour apprendre ça.
Oui. Et j’ai été sollicité vingt fois. J’ai dit non, pas par vertu, par calcul : le jour où tu vends la méthode, tu passes ta vie à défendre la méthode au lieu de la faire évoluer. Et surtout, l’essentiel de ce qui se vend là-dedans est un mensonge de structure. On vous montre un tableau de bord à 40 000 dollars par mois. On ne vous montre jamais les vingt-huit chaînes mortes derrière.
Moi j’en ai eu combien, de chaînes mortes ? Vingt-trois. Certaines démonétisées du jour au lendemain, d’autres qui n’ont jamais décollé, deux fermées pour un litige de droits sur des images d’archives que je croyais libres et qui ne l’étaient pas. La première année, j’ai gagné 11 000 euros. Sur l’année. J’ai vécu chez ma mère.
Vous n’avez jamais eu de scrupule à automatiser un métier créatif ?
Si. Mais posons-le correctement. Le documentaire de vulgarisation de 40 minutes destiné à être regardé en s’endormant, ce n’est pas un métier créatif qu’on assassine : c’est un besoin qui n’était pas servi parce que personne ne pouvait le produire à ce prix-là.
Là où j’ai un vrai malaise, c’est ailleurs : sur la voix. On a une voix synthétique qui est devenue l’identité d’une chaîne à 2 millions d’abonnés. Les gens lui écrivent. Ils lui racontent leur insomnie, leur divorce. Ils remercient quelqu’un qui n’existe pas. Ça, ça me tient éveillé de temps en temps.
« Ils remercient quelqu’un qui n’existe pas. Ça, ça me tient éveillé de temps en temps. »
Que se passe-t-il si YouTube change les règles demain ?
Ça arrive tous les six mois. En 2025, la plateforme a durci sa politique sur les contenus produits en série sans apport réel. J’ai perdu deux chaînes en une semaine. Bien fait, honnêtement : c’étaient les deux plus paresseuses.
Ma réponse, c’est de rendre les vidéos plus chères à produire, pas moins. Interviews réelles, archives payantes, travail de terrain. On a envoyé quelqu’un filmer trois jours en Lorraine pour une série sur la sidérurgie. Ce sont les vidéos qui coûtent le plus qui survivront aux changements de règles, parce que ce sont les seules qu’une machine seule ne peut pas refaire.
Un conseil à quelqu’un du Mans qui vous lit et qui a 22 ans ?
Ne commencez pas par l’outil. Tout le monde commence par l’outil, et l’outil aura changé dans dix-huit mois.
Commencez par une question idiote : qu’est-ce que les gens regardent et qui est mal fait ? Il y a des milliers de réponses. Ensuite seulement, demandez-vous ce que vous pouvez fabriquer. Et gardez un travail à côté pendant deux ans. Le mien, c’était de monter des vidéos d’entreprise que personne ne regardait. Je ne le regrette pas une seconde.
Propos recueillis au Mans le 21 juillet 2026.