Les dangers de l’élection «ennuyeuse» du Québec alors que la campagne commence officiellement

Chaque élection, en un sens, est aussi un référendum sur la démocratie elle-même.

Lorsque le taux de participation est élevé, nous prenons cela comme un signe que le processus démocratique est sain. Quand il est bas, nous nous inquiétons et essayons de trouver des moyens de l’augmenter la prochaine fois.

Lors des récentes élections en Ontario, le taux de participation a atteint un creux historique de 43 %. Les avocats ont appelé le résultat “une crise claire.”

Déjà, au premier jour de la campagne électorale au Québec, on craint que les électeurs ici ne haussent également les épaules le jour du scrutin.

La province a sa part de problèmes majeurs – qu’il s’agisse d’un système de santé en proie à une pandémie, du changement climatique ou des droits des minorités – et pourtant, l’élection a suscité peu d’enthousiasme, peut-être parce que beaucoup pensent que le résultat est couru d’avance.

Tous les sondages récents ont montré que la Coalition Avenir Québec (CAQ), au pouvoir, est en avance par une marge non négligeable. Selon la plupart des chroniqueurs de la province, il ne reste plus qu’à déterminer la taille de la majorité du parti.

L’élection précédente du Québec, en 2018, est maintenant considérée comme l’une des plus importantes de l’histoire moderne de la province, amenant au pouvoir un parti relativement jeune. (Chris Wattie/Reuters)

“Un effet que cela pourrait avoir, c’est que la campagne électorale pourrait être ennuyeuse”, a déclaré Valérie-Anne Mahéo, professeure de sciences politiques à l’Université Laval, dans une entrevue avec CBC News.

“Cette campagne pourrait avoir un effet négatif sur la participation démocratique.”

Mais peut-être que, paradoxalement, les élections les plus ennuyeuses sont aussi celles où il y a le plus d’enjeux.

Un nouveau système émerge

La précédente élection québécoise, en 2018, est maintenant considérée comme l’une des plus importantes de l’histoire moderne de la province.

François Legault, à la tête du parti qu’il avait formé sept ans auparavant, renversa les libéraux, qui étaient au pouvoir presque sans interruption depuis 2003.

Le désir de changement n’est bien sûr pas inhabituel dans les démocraties électorales. Ce qui était inhabituel pour le Québec, c’est que les deux partis hérités — les libéraux et le Parti québécois — ont subi de lourdes pertes tandis que les deux partis naissants — la CAQ de Legault et Québec solidaire — ont fait des gains importants.

Dans le récent livre de Mahéo, Le Nouvel Électeur Québécoisco-écrite avec plusieurs autres politologues de premier plan, elle soutient que l’élection de 2018 a marqué la fin du clivage souverainiste-fédéraliste dans la politique québécoise et la montée d’un axe progressiste-conservateur plus familier.

Avec le déclin graduel de l’intérêt pour le statut constitutionnel du Québec, d’autres enjeux ont pu entrer dans l’espace politique, notamment ceux liés aux effets de la mondialisation.

En tant que nationaliste conservateur, Legault était bien placé pour bénéficier d’un électorat moins préoccupé par les questions de souveraineté et plus préoccupé par l’immigration et l’identité.

Il doit sa victoire en 2018 à l’appui d’électeurs plus âgés, plus majoritairement masculins, moins scolarisés et plus susceptibles de vivre à l’extérieur de Montréal, selon les auteurs de Le Nouvel Électeur Québécoissurtout par rapport aux partisans des autres partis.

Les dangers de l'élection «ennuyeuse» du Québec alors que la campagne commence officiellement
Gabriel Nadeau-Dubois, au centre, sera le visage public de la campagne Québec solidaire. Au lieu d’un chef, le parti a deux porte-parole. L’autre est Manon Massé, à droite. (Twitter/Gabriel Nadeau-Dubois)

Legault a peut-être promis de gouverner « pour tous les Québécois » lorsqu’il a été assermenté, mais une fois au pouvoir, il s’est concentré sur la mise en place de politiques alignées sur les valeurs perçues de sa base.

Cela signifiait des réductions d’impôts pour la classe moyenne, des millions pour de nouvelles autoroutes et routes et une approche prudente des problèmes sociaux, comme la légalisation du cannabis (le Québec est la seule province où il faut avoir 21 ans pour acheter de la marijuana).

D’un autre côté, Legault a démontré peu d’intérêt à écouter les partis d’opposition, ni les préoccupations des groupes minoritaires qui manquent de représentation à l’Assemblée législative du Québec.

La loi sur la laïcitéla législation controversée interdisant les symboles religieux dans plusieurs secteurs de la fonction publique de la province, a été adoptée en 2019 après l’interruption des consultations et malgré les objections des experts juridiques, des groupes de défense des droits civiques et des personnes les plus touchées par la restriction, les femmes musulmanes.

Le premier ministre a fermement refusé de reconnaître l’existence du racisme systémique, malgré les demandes répétées des groupes autochtones et d’autres groupes BIPOC.

La pandémie a également été sa justification pour rompre une promesse d’introduire une réforme électorale qui aurait donné aux centres urbains une représentation plus proportionnelle.

Les partis d’opposition en difficulté dans un nouveau climat

Alors que la CAQ a prospéré dans le nouvel environnement politique du Québec, les partis d’opposition ont eu du mal à s’adapter.

Sans la perspective d’une crise constitutionnelle majeure, la nécessité d’un rempart est devenue moins urgente pour les électeurs fédéralistes. Cela laisse les libéraux quelque peu incertains de ce qu’ils offrent.

Sous le nouveau chef Dominique Anglade, le parti a tenté à la fois un virage nationaliste et un virage progressif. Le résultat est que les électeurs sont confus quant à la direction que prend le parti.

Les dangers de l'élection «ennuyeuse» du Québec alors que la campagne commence officiellement
Il s’agira de la première campagne électorale générale de Dominique Anglade à la tête du Parti libéral du Québec. (Radio-Canada/Sylvain Roy Roussel)

La situation est encore plus sombre pour le Parti québécois. Le vieux cheval de bataille du mouvement souverainiste risque d’être mis en pâture en octobre, si le dernières prédictions s’avérer exact.

Ces dernières années, le parti a tenté de marchander ses références souverainistes pour se positionner comme un défenseur plus fiable des causes nationalistes, comme l’identité et la langue.

Mais cela a signifié renoncer à son statut de parti de gauche, au profit de Québec solidaire, tout en apparaissant trop radical pour gagner les électeurs de la CAQ.

Même Québec solidaire, dont le programme progressiste est bien adapté au nouveau clivage gauche-droite, a relevé des défis.

D’une part, sa base – les jeunes – a tendance à avoir des taux de participation plus faibles. QS peut aussi avoir du mal, parfois, à concilier ses idéaux progressistes avec le côté souverainiste de son programme.

Le parti, par exemple, a eu du mal à expliquer aux communautés autochtones pourquoi il avait voté en faveur du projet de loi 96, une nouvelle loi renforçant les protections de la langue française qui, selon les dirigeants autochtones, mettra davantage en péril leurs langues.

Au milieu de toute la confusion, plusieurs petits partis sont entrés dans la mêlée. Parmi ceux-ci, ce sont les conservateurs du Québec qui sont les plus susceptibles de marquer les esprits.

Le programme résolument libertaire du parti se démarque des autres, mais aussi sa liste de candidats, qui compte plus d’une douzaine de théoriciens du complot.

Mauvais ennuyeux ou bien ennuyeux ?

Une élection ennuyeuse de temps en temps est loin d’être la pire chose qui puisse arriver à une démocratie.

Une participation élevée, comme les niveaux atteints lors des référendums de 1980 et 1995, peut dans certains cas être le signe que la politique a atteint un point de crise. De ce point de vue, une élection ennuyeuse semble être un problème de premier monde.

Mais il existe des dangers non négligeables d’une élection ennuyeuse à ce moment particulier de l’évolution politique du Québec, alors qu’un nouveau système de partis est en train d’émerger et que de nouvelles identités politiques se forment.

Les dangers de l'élection «ennuyeuse» du Québec alors que la campagne commence officiellement
Paul St-Pierre Plamondon est devenu chef du Parti québécois en 2020. (Paul Chiasson/La Presse Canadienne)

La préoccupation la plus immédiate est peut-être que sans un public engagé, les politiciens sont peu incités à proposer des solutions créatives à des problèmes politiques tenaces.

Combien de fois un parti peut-il promettre d’embaucher plus de médecins ou d’infirmières avant que les problèmes auxquels fait face le système de santé semblent insolubles?

Et que se passe-t-il si ce sentiment se généralise et que les gens perdent confiance dans la capacité de la politique démocratique à régler les questions de vie ou de mort ?

Le danger est que le désintérêt temporaire devienne permanent.

Si le nouveau système politique au Québec se caractérise par une faible participation chronique, par des sentiments de privation de droits et un manque d’opposition réelle, alors une élection ennuyeuse sera le cadet de nos soucis.