Le rapport vise à «  réconcilier  » la France et l’Algérie, son ancienne colonie

PARIS – La France mettra en place une commission «mémoires et vérité» pour faire le point sur l’histoire coloniale du pays en Algérie, suite à une recommandation clé d’un nouveau rapport très attendu commandé par le président Emmanuel Macron et publié mercredi.

Le rapport présentait également une série d’autres propositions pour répondre aux griefs de longue date. Mais il a exclu de présenter des excuses officielles pour le passé, et les propositions évité la question de la torture systémique par les forces françaises, ce que M. Macron a déjà reconnu.

Le rapport a déclaré que son objectif était de parvenir à une «réconciliation des souvenirs entre la France et l’Algérie», deux pays divisés non seulement par la mer Méditerranée mais aussi par une profonde animosité résultant d’années de colonisation et d’une guerre d’indépendance qui a fait des centaines de milliers de morts.

Dans un déclaration publié mercredi soir, le bureau de M. Macron a déclaré qu’il créerait une Commission Souvenirs et Vérité comme recommandé. En outre, a-t-il précisé, trois cérémonies qui seront organisées par le gouvernement français en 2021 et 2022 rendront hommage aux Algériens qui ont combattu de part et d’autre de la guerre et à l’accord qui a conduit à l’indépendance de l’Algérie en 1962.

Le rapport a été rédigé par l’historien français Benjamin Stora, qui dirigera désormais la commission. Il a dit que le rapport se concentrait sur une série d’actions concrètes pour «lever le couvercle» sur une série de problèmes laissés par le passé colonial de la France et la guerre d’Algérie.

«Si vous soulevez tous ces couvercles l’un après l’autre, vous vous retrouvez avec un véritable aperçu de l’histoire de la colonisation», a-t-il déclaré.

M. Macron, dans une lettre adressée à M. Stora en juillet, a appelé à un «travail de vérité, de responsabilité et de clarté» sur «les blessures de notre passé».

Dans la lettre, le président a déclaré que «le sujet de la colonisation et de la guerre d’Algérie a trop longtemps entravé la construction d’un destin commun en Méditerranée pour nos deux pays».

En commandant le rapport, M. Macron s’est aventuré sur un territoire sensible où les six derniers présidents français hésitaient à se rendre.

Le passé colonial français en Algérie est un traumatisme qui continue de façonner la France moderne, avec la nostalgie de la droite et le ressentiment parmi l’importante population musulmane du pays européen. Les millions de résidents en France qui, à des degrés divers, ont des liens avec l’Algérie ont des souvenirs concurrents de l’histoire coloniale et de la guerre, rendant une clarification officielle politiquement risquée.

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Crédit…Joel Saget / Agence France-Presse – Getty Images

Se réconcilier avec les ombres de son passé s’est avéré une tâche longue et ardue pour la France, comme pour de nombreuses nations. Il a fallu un demi-siècle à la France pour reconnaître publiquement sa responsabilité de déporter des dizaines de milliers de Juifs vers les camps d’extermination nazis pendant l’occupation allemande pendant la Seconde Guerre mondiale.

La vérité de la guerre d’Algérie a également été enterrée pendant des décennies. Soixante ans après la fin de la guerre de 1954-1962 et le rideau tombé sur 132 ans de colonisation française en Algérie, la question du passé colonial de la France a déclenché des débats sur l’intégration des musulmans français, dont beaucoup sont d’origine algérienne.

Peut-être qu’aucun président français n’est allé plus loin que M. Macron face au passé colonial de la France en Algérie, qu’il a qualifié de «crime contre l’humanité» en 2017. M. Macron a officiellement reconnu en septembre 2018 pour la première fois l’usage généralisé de la torture par les Français mais ni lui ni les anciens présidents ne se sont excusés pour le passé colonial de la France dans ce pays africain.

« Nous sommes un pays avec un passé colonial et des traumatismes qu’il n’a toujours pas résolus, avec des faits qui sous-tendent notre psyché collective », a déclaré M. Macron dans un discours en octobre. «La guerre d’Algérie en fait partie.»

M. Stora, l’historien, a proposé une série d’une trentaine de mesures, dont la conversion des camps d’internement pour les Algériens en France en lieux de mémoire et la refonte des programmes scolaires français pour améliorer l’enseignement de l’histoire de France en Algérie. Une douzaine de recommandations soulignent la nécessité d’accroître la collaboration entre les deux pays sur les études historiques.

Mais le rapport déconseille également de s’excuser officiellement pour le passé, affirmant que des actions concrètes sont plus efficaces pour promouvoir la réconciliation. Le bureau de M. Macron a déclaré mercredi qu’il n’y aurait «ni repentir ni excuses» pour l’occupation de l’Algérie par la France.

Presque aucune des propositions ne concerne la torture systémique reconnue par M. Macron.

Raphaëlle Branche, historienne spécialisée dans la guerre d’Algérie, a souligné cette reconnaissance, ajoutant qu’elle n’avait «jamais entendu un fonctionnaire algérien plaider» pour une plus grande reconnaissance de la question.

La France n’a pas officiellement désigné les combats qui ont conduit à l’indépendance de l’Algérie comme une véritable guerre jusqu’en 1999, et les initiatives gouvernementales pour construire une mémoire de la période traumatique n’ont guère dépassé le discours officiel depuis lors.

« Le problème, c’est que nous avons perdu beaucoup de temps avec l’histoire franco-algérienne en reconnaissant simplement ce qui s’est passé », a déclaré M. Stora.

À certains moments, la résolution de la question par M. Macron s’est heurtée à une résistance en France, y compris de la part de son propre Premier ministre, Jean Castex, qui a critiqué ceux qui «regrettent la colonisation». M. Castex a soutenu qu’un tel sentiment pourrait être utilisé pour justifier l’islamisme radical.

L’appel de M. Macron à l’ouverture de toutes les archives traitant des personnes disparues pendant la guerre a également été contredit par un récent resserrement des règles de l’administration française sur les documents considérés comme confidentiels, dont beaucoup concernant l’Algérie.

M. Stora, dans son rapport, a appelé à l’abrogation de ces restrictions, affirmant que l’accès aux archives était essentiel pour faire la lumière sur le passé.