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Le débat du samedi : Les gouvernements devraient-ils annuler toutes les dettes étudiantes ?

OUI

Taylor C. Noakes

Journaliste indépendant

Il n’y a pas de débat parmi les experts, seulement les politiciens et les idéologues : l’allégement de la dette étudiante profitera à l’économie.

L’annulation de la dette étudiante n’est pas une proposition radicale des socialistes idéalistes, mais en fait une politique économique saine soutenue par la secrétaire au Trésor américaine, Janet Yellen. Et pour être clair, Yellen – l’économiste formé à Yale, qui a occupé les postes économiques les plus importants de la nation la plus riche du monde – soutient une large application de l’annulation de la dette étudiante, contrairement au président Joe Biden, qui est revenu sur ses promesses de fournir 50 000 $ d’allègement de la dette.

Il ne s’agit pas non plus d’une idée abstraite : il y a des preuves.

Les paiements, les intérêts et les recouvrements des prêts étudiants ont été (et restent) suspendus tout au long de la pandémie aux États-Unis, et cela n’a eu aucun effet délétère sur l’économie américaine. Les économistes, même ceux qui s’opposent à l’annulation de la dette étudiante, admettent que la suspension des remboursements ne sera pas un moteur significatif de l’inflation, même si le moratoire se poursuit jusqu’à la fin de cette année.

La dette de prêt étudiant au Canada est loin des niveaux de crise des États-Unis, mais cela ne signifie pas qu’elle ne devrait pas être complètement pardonnée.

Depuis 30 ans, une formation universitaire (ou une formation technique équivalente) est de facto le minimum requis pour entrer dans la classe moyenne. À mesure que la pression sociétale pour obtenir un diplôme universitaire augmentait, le coût augmentait également, de sorte qu’il faut maintenant plus d’une décennie aux Canadiens pour rembourser la dette qu’un emploi d’été avait l’habitude de payer.

L’effet de « ruissellement » est que des générations entières de Canadiens ont pris les premiers emplois décents qu’ils ont pu trouver (plutôt que de travailler dans le domaine pour lequel ils ont été formés) et ont retardé leur participation aux principaux moteurs qui alimentent l’économie : l’accession à la propriété, les petites entreprises, et fonder des familles. Les Canadiens de la génération Y et post-millénaire n’ont pas retardé leur participation à l’économie nationale par paresse ou par désintérêt, mais plutôt parce que le coût d’admission dépassait de loin le potentiel de revenus.

Les détracteurs de l’annulation de la dette étudiante invoquent ce que les personnes hautement qualifiées peuvent espérer gagner comme raison pour laquelle la dette ne devrait pas être annulée, omettant commodément le fait que l’économie du savoir qui était censée soutenir tant de diplômés universitaires ne s’est jamais matérialisée.

Les critiques soutiennent également que l’annulation de la dette profiterait injustement aux riches, mais cela passe à côté de l’essentiel étant donné que la plupart des dettes étudiantes sont détenues par des personnes sans richesse à proprement parler. Même si certaines personnes aisées bénéficieraient d’un programme universel d’annulation de dette (un programme qui s’appliquerait aussi bien aux diplômés qu’à ceux qui n’ont pas les moyens de les terminer, ainsi qu’à ceux qui ont des dettes liées à des études techniques programmes), le plus grand bien pour la santé économique de la nation est que tant de millions de Canadiens se libèrent soudainement du fardeau de la lente suffocation de la dette qu’ils n’avaient d’autre choix que d’accumuler.

Cela se traduit presque immédiatement par des acomptes sur les maisons, des fonds de démarrage pour de nouvelles entreprises, ainsi que du temps et de la liberté pour trouver de meilleurs emplois, ce qui entraînera une augmentation de la productivité et de la rentabilité. La dette étudiante moyenne d’un Canadien titulaire d’un baccalauréat est de 28 000 $, et en Ontario, 1 faillite personnelle sur 6 est due à une dette étudiante. L’élimination de la dette serait une poussée d’adrénaline jusqu’au cœur battant de l’économie canadienne.

L’élimination de la dette étudiante conduira aussi invariablement les Canadiens à exiger une éducation postsecondaire universelle et gratuite, et cela aussi devrait être encouragé. Offrir un accès gratuit à l’enseignement supérieur est un bien public qui n’est pas différent des soins de santé universels.

Enfin, considérons ce que cela pourrait coûter. Une estimation de 2018 des prêts étudiants des Canadiens dus à tous les ordres de gouvernement était de 28 milliards de dollars (ou 31 milliards de dollars en dollars courants). À titre de comparaison, l’administration Trudeau a déjà dépensé environ 21 milliards de dollars pour le pipeline TMX et est prête à offrir une autre subvention de 10 milliards de dollars, un montant égal à ce qu’il en coûterait pour éliminer la dette étudiante au Canada.

Contrairement aux avantages exagérés du pipeline, l’élimination de la dette étudiante au Canada profitera directement et immédiatement à un demi-million de Canadiens, dans tout le pays, la stabilité économique subséquente dépassant de loin ce que le pipeline pourrait accomplir dans les circonstances les plus idéales.

Ce qui empêche l’adoption d’une autre politique extrêmement populaire et basée sur la science qui aiderait sans aucun doute la majorité des gens, ce n’est pas l’économie, mais les préoccupations myopes et intéressées de politiciens hypocrites, qui prêchent l’évangile de la responsabilité financière personnelle tout en remettant des centaines de milliards de dollars des contribuables au complexe militaro-industriel, Big Oil, et aux banques d’investissement qui ont causé toutes les catastrophes économiques de l’ère néolibérale.

Taylor C. Noakes est un journaliste indépendant et historien public de Montréal.

NON

Philippe Croix

Institut Macdonald-Laurier

Les gouvernements ne devraient pas annuler toutes les dettes étudiantes, car ce n’est pas onéreux pour la majorité des étudiants au Canada, ce serait une subvention coûteuse pour les contribuables qui profitent principalement aux ménages aisés, et cela réduirait l’incitation à étudier ce qui profite le plus à la société.

Les données de Statistique Canada montrent que la dette étudiante est gérable ou inexistante pour la plupart des étudiants. La moitié des étudiants au Canada obtiennent leur diplôme sans aucune dette, tandis que 16 % remboursent leur dette d’études dans les trois ans suivant l’obtention de leur diplôme.

Les étudiants les plus susceptibles de s’endetter étaient ceux qui poursuivaient des diplômes professionnels lucratifs dans des disciplines juridiques et médicales, où des revenus plus élevés justifient l’endettement pour accéder à ces professions lucratives.

Rien ne prouve non plus que la dette étudiante au Canada devienne beaucoup plus onéreuse. La proportion d’étudiants diplômés sans aucune dette est restée stable à la moitié entre 2000 et 2015, même si les frais de scolarité ont augmenté. Parmi les diplômés endettés, le montant de la dette corrigée de l’inflation « est demeuré relativement stable » selon Statistique Canada.

L’idée que la dette étudiante est trop lourde est un autre exemple d’importation d’un débat des États-Unis sans tenir compte des faits très différents au Canada. La dette étudiante est un problème beaucoup plus important aux États-Unis, doublant pour atteindre 1,7 billion de dollars au cours de la dernière décennie alors que les frais de scolarité universitaires montaient en flèche. C’est clairement différent du Canada, où les frais de scolarité et les dettes étudiantes ont beaucoup moins augmenté pour les résidents canadiens.

La plus grande partie de la dette étudiante (74 %) est de loin répartie entre les gouvernements, notamment le gouvernement fédéral. Les conditions de ces prêts ne sont pas onéreuses, ce qui signifie que la dette étudiante est déjà subventionnée. Les étudiants ne paient pas d’intérêts sur la dette gouvernementale jusqu’à ce qu’ils obtiennent leur diplôme et n’ont pas à rembourser leur dette au gouvernement fédéral tant qu’ils n’ont pas gagné un minimum de 25 000 $.

Certains étudiants ont de la difficulté à rembourser leur dette, principalement en raison d’une mauvaise gestion de leurs finances personnelles. Les programmes gouvernementaux peuvent mieux cibler l’aide à ces personnes sans annuler toutes les dettes étudiantes. Cependant, au lieu de discuter de la façon de développer ou d’améliorer des programmes ciblés d’allégement de la dette, l’idée facile à comprendre d’annuler toutes les dettes étudiantes domine le débat.

L’annulation de toutes les dettes étudiantes créerait de gros problèmes pour résoudre les difficultés financières d’un nombre relativement restreint de personnes. L’annulation générale de la dette serait coûteuse et coûterait aux contribuables au moins 28 milliards de dollars (le montant des prêts étudiants du gouvernement en cours). Les fonds publics sont rares, comme les Canadiens le réalisent de plus en plus après des programmes de soutien gouvernementaux excessivement généreux pendant la pandémie (y compris une subvention de 5 000 $ à chaque étudiant de niveau postsecondaire en 2020).

La plupart des avantages de l’annulation de la dette étudiante iraient aux personnes qui n’ont pas besoin d’aide financière du gouvernement, en particulier celles qui travaillent dans des domaines bien rémunérés comme les affaires, le droit ou la médecine. La plupart des dettes étudiantes sont détenues par des personnes appartenant à des ménages relativement aisés.

L’annulation de la dette étudiante réduit l’incitation à poursuivre des études dans les domaines qui profitent le plus à la société, comme les sciences, les affaires et les diplômes professionnels. Les personnes qui souhaitent poursuivre des études dans des domaines à bas salaires, où l’offre de main-d’œuvre dépasse déjà la demande, ne doivent pas s’attendre à ce que la société subventionne sans cesse leur choix personnel.

Une conséquence involontaire de l’annulation de la dette est d’encourager davantage de personnes non qualifiées ou non motivées à fréquenter l’université ; leur échec inévitable laisse la plupart d’entre eux dans une situation pire que s’ils n’étaient jamais entrés à l’université. Un accès plus large encourage des normes d’éducation encore plus basses, réduisant les avantages d’une éducation universitaire pour tous les étudiants ainsi que pour la société.

Le Canada est un pays généreux, peut-être trop en matière d’éducation. Il est égoïste que la plupart des plaidoyers en faveur de l’annulation de la dette étudiante émanent de personnes du secteur de l’éducation, qui devraient en récolter les bénéfices.

Il est rare que le reste de la société réclame plus de dépenses pour l’éducation. Nous subventionnons déjà l’éducation postsecondaire de telle sorte que le Canada a le niveau d’éducation le plus élevé de tous les pays. Le problème n’est pas la quantité d’éducation, mais pourquoi ce haut niveau d’apprentissage n’a pas relevé notre performance économique ou le niveau du débat public au Canada.

Il n’est pas justifié d’affecter davantage de ressources à l’éducation à une époque de déficits publics élevés. Ce qu’il faut, c’est un meilleur retour sur ces dépenses. Accabler les contribuables avec plus de subventions à des personnes qui n’en ont souvent pas besoin n’aidera pas à long terme.