Gia Janashvili, DJ propulseur de musique populaire géorgienne

Q : Bonjour Gia Janashvili. Vous êtes DJ, Géorgien, et vous faites de votre métier une école d’un genre particulier, ouverte à tous les genres, sans exclusive. 

Votre art séduit ceux qui vous écoutent, car vous redonner ses lettres de noblesse au rôle de DJ. Parlons de votre conception de la musique géorgienne et de vos objectifs.

Le DJ, un pirate qui détourne le sens musical

Gia : Le DJ, d’où il exerce, radio, rave-party ou boîte de nuit, est, à la fois, un imitateur qui reproduit et un compositeur, à partir de mélodies qu’il va conjuguer différemment, mixer. 

Il recompose et mélange les genres de musique. Il en fait une palette inédite aux colorations surprenantes. C’est un subversif qui détourne le sens premier des morceaux. On l’a d’abord vu apparaître dans les radios pirates. 

Différentes techniques, seul le talent compte

Soudain, le DJ produit un nouveau son, grâce à des technologies extérieures, à la façon d’un jongleur. Cela donne lieu à la French Touch en France, ou au calage tempo de la Zulu Nation, dans le Bronx, au Turntablism, etc. 

L’arrivée de l’ordinateur a permis de refondre des mixages sortant des sentiers battus. 

David Guetta, Fred Rister, issu de l’Electro, ont fait éclater le genre. 

Voyage initiatique dans les univers musicaux contemporains

Q : Merci Gia pour ce panorama historique du monde des “joueurs de Vinyle”. Qu’est-ce que cette spécialité peut apporter à la musique géorgienne contemporaine ? 

Gia : l’expression est intéressante. Trop de gens croient que la musique géorgienne se cantonne à l’interprétation du folklore géorgien. Cela bride terriblement les jeunes talents issus de divers paysages sonores (Isev de Mariami, Meskhuri de Niaz Diasamidze et tant d’autres)  : de l’extérieur, on les enferme dans cette image d’Épinal qui assimile musique géorgienne et “chants et danses traditionnels”.

Q :  Est-ce lié à la position historique ou géographique de la Géorgie, au carrefour de plusieurs civilisations ? 

C’est une hypothèse à creuser : la Géorgie a été une des toutes premières nations chrétiennes au IVᵉ siècle. C’est ce qui fait notre proximité avec l’Arménie, l’Azerbaïdjan et Byzance. Les nationalismes ont joué un rôle déterminant dans ces régions disputées par les Musulmans, l’Iran, la Turquie, les empires russes… Qui dit nationalisme dit aussi traditions, identité forte. 

Je crois profondément que l’oppression russe (comme on le voit en action en Ukraine) nous a anesthésiés, ringardisés et rangés dans une catégorie “obsolète”. Donc revitaliser notre musique, c’est ranimer notre âme, c’est un acte politique, comme de renverser le nouveau Mur de Berlin ! 

Du coup, tout ce qui représente la scène musicale contemporaine, l’urbanité artistique, les expériences hors cadre, n’apparaît pas comme “géorgien”. Mais nous avons la même inspiration qu’à Paris ou Berlin, issue des derniers courants “dans le vent”. 

Q : Comment capter l’attention de vos contemporains ailleurs en Europe ?

Gia : c’est là que le DJ entre en scène ! Rien n’empêche d’inscrire un timbre musical traditionnel dans un contexte ouvert à tous les vents les plus actuels, dont le reggae, qui n’a pas de rapport direct avec la Géorgie ! 

Ce qui compte n’est pas la date de péremption de la musique, mais son authenticité et sa capacité à faire vibrer hier, aujourd’hui et demain ! Sinon, il faut jeter aux oubliettes tout Mozart, brûler les partitions de Beethoven !  

Une bonne composition musicale raconte une histoire, parle depuis son univers propre, comme les images d’un film. Les chansons se succèdent et nous sommes transportés ailleurs. 

Admettons qu’un morceau traditionnel me ramène à une époque antérieure, touche des affects ancestraux. Au morceau suivant, je peux me trouver dans une ambiance urbaine postmoderne, au milieu d’événements étranges, futuristes ou inédits. 

L’association de ces deux univers fait qu’on saisit l’évolution de ce qu’est vraiment la  “musique géorgienne” contemporaine. Elle passe des compromis avec le passé, comme elle ne transige pas sur l’à-propos, la science-fiction ou le passage par des styles qui ne se démodent jamais. 

Q : Allez-vous parvenir à briser ce tabou de l’enfermement dans la tradition ?

Gia : Je crois, plus que tout, au transport, au voyage implicite, tapis entre les silences et chaque note d’un morceau. Notre disposition à l’esprit musical transgresse les frontières et les époques ! 

Le créateur géorgien actuel traverse tous ces murs, autant qu’un génie after-Punk du quartier de Prenzlauer Berg à Berlin !

C’est que je m’efforce de faire passer par les réseaux sociaux, YouTube, Spotify, Audiomack, parce que plus le rayon de diffusion sera large et passe-murailles, plus un jour, le grand public s’ouvrira pour découvrir la qualité d’un véritable hit mondial, provenant d’ici, du cœur de Tbilissi !